
Nicolas Hulot, président de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme
Convention pour un projet populaire
sur l'Ecologie
Assemblée nationale
19 octobre 2005
Je regarde ce mot : écologie et je me dis qu’il y a eu quand même un peu de chemin de fait parce que, dans une telle enceinte, ce mot avait du mal à être prononcé, il y a encore de cela quelques années, considéré quasiment comme subversif.
Je me dis également que la mission que nous avons, les uns et les autres, notamment les ONG, de tenter de « déghettoïser » la préoccupation écologique, est peut-être en train de s’initier.
Ma présence ici, peut-être comme celle d’autres représentants d’ONG, est totalement indépendante. Elle s’inscrit dans le cadre de la vocation de ma fondation et de mon engagement de tenter de mobiliser chacun sur le défi le plus important auquel l’humanité n’a jamais été confrontée : le défi écologique.
Je ne sais pas si cette convention a été organisée par stratégie ou conviction. J’espère que c’est par conviction, car vous n’en serez que meilleurs. Tout simplement parce que personne, où qu’il soit, ne peut se sentir immunisé contre les conséquences des changements climatiques et des désordres écologiques auxquels nous aurons à faire face. Le principe de réalité n’aura de cesse de nous le rappeler dans les années et décennies à venir.
Ici comme ailleurs, chacun commence à percevoir la gravité de la situation et, plus encore, la complexité des enjeux et des solutions à mettre en face.
Probablement d’ailleurs que ce préalable était indispensable à l’action et à l’engagement. Lever le scepticisme, faire en sorte que ce qui apparaissait, il y a encore quelques années, comme des inquiétudes chroniques des écologistes soient prises en compte pour ce qu’elles sont aujourd’hui, comme des faits scientifiques centraux que personne ne peut ignorer.
Le défi écologique et les changements climatiques, l’un nourrissant l’autre, imposent non pas de traiter cette préoccupation à la marge ni de la sous-traiter, mais de mettre au cœur ou comme priorité essentielle de toute politique, qu’elle soit de gauche ou de droite, la préoccupation écologique.
L’idée de penser que nous pourrions rentrer dans l’ère du développement durable d’une manière douce, marginale ou symbolique est une imposture. Le développement durable exige et exigera des changements radicaux et des logiques totalement différentes.
Il est important de cesser de traiter l’écologie avec le verbe, il faudra le traiter avec de la cohérence, une cohérence transversale, sans quoi le développement durable restera lettre morte.
Pardon d’employer un ton un peu grave, mais je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu. Je m’en serais d’ailleurs bien passé, parce que je suis plutôt d’un naturel optimiste, et, de raison, je suis un peu inquiet voire pessimiste.
Nous sommes à un véritable carrefour, à la croisée des chemins.
J’observe cette planète, comme nombre d’entre vous, avec peut-être un plus de célérité. J’ai pensé pendant longtemps que les problèmes environnementaux pouvaient se traiter, ça et là, par un certain nombre de techniques ou d’énergies, sans pour autant admettre, qu’en toile de fond, il y avait, ni plus ni moins, le sort de l’humanité.
Je sais que lorsque l’on dit cela, on prend le risque d’apparaître comme un catastrophiste supplémentaire. Je sais, par ailleurs, que le désespoir n’est pas mobilisateur.
L’idée n’est pas de céder à une mode, mais à la vérité. Cette vérité est simple : la planète se dérobe sous nos pieds. La diversité génétique, ce fantastique héritage de pulsion de vie, mis en marche il y a plusieurs milliards d’années, est en train de se déliter.
Si nous ne faisons rien, c’est 50 % du vivant qui sera, à la fin de ce siècle, en situation d’être définitivement compromis. Rien que cela ! Rien que cela devrait mobiliser notre énergie.
L’idée, ou peut-être l’ultime vanité, que nous, les hommes, pourrions indûment détacher notre branche de l’arbre de la création et provoquer un chaos dont nous serions les seuls à tirer notre épingle du jeu n’est pas là le meilleur indice de civilisation qui soit.
Concernant les changements climatiques, que n’ai-je entendu sur eux ! Que de temps perdu a-t-il fallu à la communauté scientifique pour admettre la part anthropique de l’effet de serre.
Aujourd’hui, évidemment, devant la difficulté de faire des modélisations précises sur les conséquences de cette part anthropique de l’effet de serre, c’est-à-dire sur les climats que nous aurons au cours du siècle, la confusion profite à tous les excès.
Chaque expert, chaque climatologue, ceux qui ont en charge d’éclairer l’action publique, les décideurs, notamment les experts du GIEC, savent que nous avons changé d’échelle. Nous rentrons dans une expérience grandeur nature, à l’échelle de la planète. Ce qui va se passer au cours du XXIe siècle n’a pas d’équivalent depuis que l’homme est à la surface de cette terre.
Dans la fourchette basse de ces modélisations, trois degrés d’élévation de la température moyenne de la surface de la Terre, sont, d’ores et déjà, un scénario catastrophe. Personne, même dans les pays du Nord, même dans les quartiers favorisés, ne peut se sentir immunisé contre les conséquences des changements climatiques.
Il faut garder à l’esprit que les risques écologiques ne doivent pas se comparer. Certains ont osé le faire, notamment un conseiller de Tony Blair a dit que les risques écologiques étaient d’une échelle beaucoup plus grande que les risques terroristes.
Peu importe, car ils ne se comparent pas mais s’ajoutent. Dans une humanité où les tensions sont déjà assez spontanées, vous l’aurez observé, les crises écologiques vont venir donner des occasions supplémentaires à cette humanité de s’affronter, de se déplacer.
Alors, on peut me dire que, face à ces risques écologiques, la France, qui n’est qu’un petit responsable, doit-elle pour autant prendre seule en charge ce défi ? Bien entendu, non. Mais doit-elle, pour autant, se sentir à l’écart ou totalement épargnée par le risque ou le chantier écologique ? Bien entendu, non.
J’ai rêvé un temps que la France donne la première note de la mélodie écologique en Europe. Pour ce faire, il faudrait qu’elle soit exemplaire et, comme Yann Arthus-Bertrand l’a dit, ce n’est pas encore le cas, parce que cette conviction, ce préalable à l’action, n’a pas encore été diffusé.
Souvent, les députés, accaparés par d’autres urgences, notamment par cette fameuse tragédie sociale qui préempte toutes nos énergies, n’ont pas eu l’occasion, le temps, de se plonger dans les dizaines et centaines de rapports sous lesquels nous croulons concernant l’état de la planète.
Pour autant, ce n’est pas parce que nous n’avons pas fait hier que nous ne pouvons pas faire demain. Au moment où l’Europe est en train de se chercher, j’aimerais que la France montre la voie, que l’écologie et les changements climatiques soient le principal objectif de cette Europe en formation.
Pourquoi cela ? Parce que l’écologie, et c’est peut-être là une manière positive d’appréhender ce défi, est sans doute la plus magnifique, mais aussi l’ultime occasion de redonner du sens au progrès.
C’est en cela d’ailleurs que ce défi est passionnant. Nous ne sommes pas déshérités, ni orphelins, nous avons un héritage technologique, scientifique, économique et historique extraordinaire pour tirer les leçons, notamment du passé. Notre plus grand danger, d’ailleurs, n’est pas notre puissance, c’est un atout merveilleux, mais notre aveuglement.
Redonnons du sens au progrès. Sortons de cette société consumériste à tout crin, nous sommes en train d’y perdre notre âme.
L’écologie surtout, c’est en cela que je voudrais vous mobiliser ici ou tenter de vous convaincre ailleurs, est une occasion d’ériger trois formes de solidarité.
La première : une solidarité dans l’espace.
Combien de fois ai-je entendu dire : « vous nous cassez les pieds avec vos préoccupations écologiques, c’est une préoccupation de riches ! ». Non, c’est un devoir de riches car les premiers exposés aux conséquences des changements climatiques et aux désordres écologiques et sanitaires qui en découleront, ce sont toujours les mêmes, les pays du Sud. Et même sans aller jusqu’à eux, regardons ce qui s’est passé à la Nouvelle-Orléans.
Les grandes organisations internationales ont d’ailleurs recensé le nombre de réfugiés écologiques potentiels, sans compter, d’ores et déjà, tous ceux qui meurent chaque jour pour des problèmes simplement environnementaux, je pense notamment à la salubrité de l’eau.
L’écologie est aussi une occasion d’affirmer une solidarité avec l’ensemble du vivant.
L’idée que nous pourrions faire cavalier seul, nous désolidariser du vivant, que nous sommes en train de faire fondre comme neige, au-delà d’un manquement premier à toute forme d’éthique indispensable, est une aberration écologique et économique, puisque chacun sait que la diversité génétique est avant tout une ressource.
Enfin l’écologie, et c’est probablement ce qui me motive le plus dans mon engagement, représente une obligation de solidarité avec le futur.
Par rapport à hier, aujourd’hui nous savons, nous ne pouvons plus ignorer. Si nous ignorons, c’est volontaire. Nous sommes en train de nous désolidariser du futur en laissant, non pas après-demain, mais demain, des équations sans solution aux générations qui vont immédiatement nous suivre.
Pour résumer l’état de la planète, le WWF l’a rappelé une énième fois, l’empreinte écologique de l’humanité sur la planète, depuis le début des années 80, a largement dépassé la faculté de celle-ci à faire face à nos sollicitudes.
Les pics de pollution, de consommation et démographique s’alimentent. La trajectoire de l’homme et celle de la nature vont entrer en confrontation. Il faut le savoir.
Je sais bien qu’ici, au cœur de Paris, où, en général, les débats portent sur des sujets plus importants ou différents, parfois plus futiles, l’écologie peut paraître totalement déplacée. C’est pourtant une réalité et souvent je m’interroge sur le fait que nous soyons si peu à dire tout cela.
Sommes–nous illuminés ? Sommes-nous des inquiets chroniques ? Non, tout simplement, nos trajectoires ont fait, qu’à un moment ou à un autre, nous avons commencé à nous intéresser à cela et d’un problème purement environnemental, nous sommes arrivés à une préoccupation humaniste par excellence.
C’est la démarche la plus humaniste qui soit au sens global. C’est cette mondialisation-là que je souhaite.
Alors, je sais que la tâche est difficile. Tous ceux qui veulent simplifier le défi écologique, évidemment, prennent le risque de la caricature. C’est compliqué pour la simple raison que vous, ici, jugez la bonne santé d’une société à la croissance quantitative. Pardon de le dire mais, pour l’écologie, c’est une très mauvaise nouvelle.
Rien qu’en le disant, cela montre combien le problème est complexe. Notamment, si nous voulons nous attaquer au développement durable, nous n’échapperons pas, d’une manière ou d’une autre, à tenter de réguler les flux, non pas pour aller vers une société de privation, mais vers une société de modération. C’est un des enjeux de l’écologie, cette recherche de l’équilibre.
Vous avez du travail, beaucoup, parce que, ne nous trompons pas, ceux qui alertent n’ont pas forcément toutes les solutions. Ces dernières devront émerger de toutes les communautés : politique, citoyenne, scientifique. La recherche est un des piliers fondamentaux du développement durable pour ouvrir de nouvelles pistes.
Voilà le message que je voulais faire passer ici. Bon courage.



